Aldric Mathieu génère toujours son œuvre à travers une approche qui intègre une situation concrète. Le travail de la peinture et l’espace dans lequel celle-ci se déploie sont considérés comme une unité indissociable; ils sont donc intégrés et traités sur un pied d’égalité. Pour Aldric Mathieu, la peinture n’est plus synonyme du tableau classique, mais plutôt d’un montage modulaire d’éléments picturaux isolés et analogues qui seront composées pour faire naître une formulation picturale ouverte. Les différents modules seront montés en fonction du lieu de présentation, de ses dimensions et de ses particularités; et cela de telle sorte que l’idée du tableau est potentiellement conservée – mais inachevée, à la fois en train de se constituer et de se dissoudre. Ici, se dégage une conception du tableau comme objet qui travaille moins avec une surface homogène et continue, mais plutôt en investissant le mur d’une façon qu’on pourrait presque caractériser de sculptural, le traitement de la couleur accentuant cet aspect.

 

 

Andreas Bayer, extrait du livret de l’exposition
Aldric Mathieu: Zwischen den Wänden au Kulturzentrum am EuroBahnhof.
Traduction Dieter Hornig.

La peinture fait fonctionner autrement le lieu. Moduler les passages, faire marcher autrement les habitants, opposer à leur chemin un rectangle de sol peint, poser le pied devient problématique, ne pas le poser aussi.
Les portes découpent du paysage. Elles encadrent et fabriquent du dedans, les montants se prolongent et dessinent un cadrage du vide, dessinent un plein. C’est du travail donné à l’œil. Le déplacement, la déambulation, remplissent le cadre d’un autre fond. D’autres couleurs. Plus on s’approchera, plus le corps sentira la hauteur excessive de la porte, dessous, à l’intérieur, le corps est vu par d’autres mais ne voit plus la peinture, le corps compose, du dedans.
La porte fait peinture dans le paysage. En faisant passage, la peinture insère sa planéité, elle participe de la profondeur du monde, elle construit le champ visuel et se conjugue avec le lointain. Tout en restant plane, elle s’ouvre. Elle ne cède pas sur ce qu’elle est pour pénétrer l’espace, elle se découpe pour se fabriquer, elle et l’espace ensemble.

La peinture a tout à faire ici. Elle continue l’œil dans le monde: elle accroche l’œil au monde. Elle donne à voir le frottement de notre corps, de notre vue, de notre passage, elle nous tisse ici et en couleur. En cet été 2013, encadrons Marseille.

 

Notes de résidence
Yes We Camp – Marseille 2013 Off

Il y a quelque chose d’une glissade dans cette série. Tout va dans le même sens, ensemble, sans labeur. La couleur suit le motif du lino, c’est à dire les lignes imitant un plancher. C’est comme redigérer ce support de décoration, ne pas l’oblitérer mais le poursuivre, l’emmener dans la peinture. Le lino offre des qualités d’exploration fabuleuses, tout en étant ordinaire, et c’est là sa richesse. Une toile, il vous faut la ramener vers le mur, la contraindre à ne pas faire tableau, fabriquer un shaped canvas etc., ça finit par suer à force d’essayer d’en faire quelque chose d’autre, comme si on pouvait la faire rentrer dans le présent à renfort d’artifices et de narration. Le lino est banal, trivial, basique, sans dorure, sans raffinement technique, il fait partie du déjà là, tellement là qu’il en serait ennuyeux. Plat, lisse, presque sans épaisseur, il couvre le mur comme une nappe (à explorer : les toiles cirées), juste un dessus, et pas autre chose. Le passage de la couleur fait peinture, le découpage au cutter est à la fois forme et composition, le référent, le fond, c’est le mur.
Rien d’autre qu’une fresque.

 

Notes d’atelier, hiver 2016